COMPTE RENDU DE LA RENCONTRE DU 31 JUILLET 2018

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Les présentations de romans puis les discussions qui les suivent ouvrent généralement sur des débats plus généraux sur l’essence et la fonction de la littérature. Ce fut le cas lors de notre séance du 31 juillet 2018. Cluny Lectures est un Cercle qui a choisi non pas de lire des chefs d’œuvre confirmés ou des succès de librairie mais au contraire des premiers romans reflétant la diversité des thèmes qui animent la société contemporaine et sous-tendent la réflexion personnelle de néo-romanciers dont on ne peut guère mettre la passion pour l’écriture en doute. Nous nous concevons plutôt comme des découvreurs de talents, ce qui implique parfois de lire des ouvrages pour lesquels un large consensus est difficile à trouver. L’expression d’avis divergents présente l’avantage d’aiguiser notre réflexion sur nos préférences ou nos rejets et surtout, de la formuler. Ute Budelmann et Florence Duthil nous ont permis de nous livrer à cet exercice en nous présentant respectivement Je suis un tueur humaniste de David Zaoui et L’Abandon des prétentions de Blandine Rinkel.

Notre prochaine rencontre aura lieu le 28 août 2018. Nous examinerons Mon Ciel et ma terre (2017) de Aure Atika et Ces Rêves qu’on piétine (2017) de Sébastien Spitzer.

JE SUIS UN TUEUR HUMANISTE, 2017, David Zaoui, roman, Paul&Mike

Le titre est intrigant : comment peut-on être à la fois tueur et humaniste ? Comment le roman résoudra-t-il ce paradoxe ? On y fait la connaissance d’Ernest Babinsky, abandonné par ses parents à l’âge de six mois dans un orphelinat où il développe un don hors du commun pour le tir : arbalète, billes, lance-pierre, fléchettes, arc… On l’admire mais on l’aime aussi parce qu’il compatit aux soucis des autres enfants. À la fin de son adolescence, Cyrus le gros l’initie au maniement des armes à feu puis lui demande de devenir tueur à gages. Babinski accepte l’activité à condition que ses victimes ne meurent pas sans avoir vécu le plus beau jour de leur vie, sans avoir été pleinement heureuses.

Tout au long du texte, on fait la connaissance des amis ou des victimes de Babinsky. Les personnages qu’il fréquente constituent une mosaïque de types singuliers : Fang, chinois et propriétaire de bistro avec lequel Babinsky parle de chiens et de cuisine, Fabio, le pizzaiolo, Pavel « yougo psychopathe », Yann le voisin grâce auquel il découvrira la musique de Brahms qui enrichira ses nuits sans sommeil, Amandine qui termine abruptement une romance quand elle découvre par hasard son métier, une juge passionnée par le bouddhisme tibétain, le docteur Simon Shprinzel que Babinsky consulte à cause de ses insomnies – leur premier contact téléphonique promet une psychanalyse atypique, burlesque ! Lorsque son dernier contrat est annulé, c’est le moment de changer de vie, d’essayer de trouver un travail. Difficile avec un tel passé!

Le choix des victimes n’est pas toujours compréhensible ni que les assassinats ne soient jamais poursuivis par la police, mais peu importe, puisque ce roman n’est ni réaliste ni même comparable à un roman policier « classique ». Le personnage de Babinsky touche à la caricature. Il pourrait sortir d’un film de Woody Allen. Malgré son métier, on s’attache à lui. Il cherche apparemment le bonheur des autres au détriment du sien quoiqu’il soit en réalité, de contrat en contrat, à la recherche de son propre bonheur. Sa passion pour Brahms, pour la philosophie – il lit Montaigne, Spinoza, Kant, Aristote – surprend et amuse. Il a un côté intellectuel, humain : « Apporte quelque chose au monde, avant d’attendre de lui qu’il te donne tout ce que tu en voudrais. » On n’a pas affaire à une œuvre moralisatrice, elle fait réfléchir néanmoins. Les dialogues sont somptueux (certains écarts de langage inclus), leur humour – noir, bien sûr – est époustouflant, les échanges de mails entre Cyrus et Babinsky sont renversants. Oui, les gens meurent dans Je suis un tueur humaniste, un roman insolite et profondément original!

L’ABANDON DES PRÉTENTIONS, 2017, Blandine Rinkel, Fayard

Ce roman est une exofiction. La narratrice dresse le portrait de sa mère, Jeanine. Ce rapport mère-fille est ambivalent. La fille admire sa mère et cherche à la comprendre. Mais d’une certaine façon, elle est souvent énervée par sa façon de vivre et d’être. Elle s’éloigne d’elle.

Les talents de Jeanine lui ont permis de sortir de sa condition. En 1968, elle devient la première bachelière de son village. Toutefois elle manque de confiance en elle et c’est grâce au soutien de son entourage qu’elle réussit à s’insérer dans la société. Qu’en est-il de ses ambitions ? Abandonne-t-elle des prétentions ? Elle voyage et apprend plusieurs langues étrangères, ce qui pourrait démontrer une certaine ouverture d’esprit ainsi qu’une richesse extérieure. Après son divorce, elle continue de vivre seule dans la grande maison familiale où elle aime recevoir dans sa cuisine de nouvelles connaissances rencontrées souvent au coin d’un rayon de supermarché. Comme elle apprend entretemps l’arabe, elle invite de préférence des musulmans. Elle a aussi des locataires, souvent en marge de la société, qui investissent l’ancienne chambre de sa fille.

Toutes ces rencontres et ces discussions qui se déroulent chez elle sont des voyages de retraitée sédentaire qu’elle est devenue, des témoignages sur des faits d’actualité, voire historiques, qui nous interpellent et nous invitent à nous poser la question : « Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » La narratrice philosophe sur ce sujet en se basant sur l’image qu’elle a de sa mère. Elle utilise un langage moderne et littéraire accompagné de pointes d’humour. Son roman est construit comme une suite de clichés photographiques, un style dans l’air du temps.

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